Je ne t’ai même pas dit au revoir …

On s’est vu le mercredi après-midi, tu avais grondé S. qui n’avait pas eu une super note à sa dictée. Tu as été fumer ta clope avec ta potente et ta perf’.Tu m’a demandé de ramener mes bouquins d’histoire, que tu m’aiderai avec les dates parce que je m’en sortais pas toute seule. On t’a embrassé, tu étais bien et on est partie.

Le jeudi soir, maman n’a pas voulu qu’on aille te voir, parait que tu étais fatigué. Le vendredi j’avais mon cours d’histoire, ça ne m’arrangeait pas moi…

Finallement je ne suis pas allée à l’école le vendredi. Le matin, maman n’etait pas là. Deux femmes dans la cuisine. En pleurs. Pas besoin de mots, à 13 ans, tu piges vite ce qui se trame. J’ai appellé l’école pour prevenir de l’absence de mes soeurs et moi. Ils n’ont pas posé la question, mais tout le monde savait au son de ma voix que c’était fini.

Alors j’ai levé mes soeurs, dans un silence froid et triste. On s’est habillé, coiffé. Et on a attendu, toutes les 4. On a attendu maman. Maman qui est rentré avec le visage défait. Défait mais apaisé quand même de toutes ces années de maladies et de lutte, des années baignées dans les medocs, les soupes, les soins, les infirmières, l’hopital et la chimio, des années noyées dans les larmes et l’espoir, de la douleur et les opérations vaines. Elle nous a enlacées, toutes les quatre.

Je t’ai même pas dit au revoir. J’ai pas su le faire quand tu étais là, et j’ai pas su le faire quand tu n’étais plus. j’ai pas su parler dans le vide, j’avais juste besoin d’une réponse de toi qui me dirait que ça irait, mais tu es resté silencieux. Et j’ai pas pu parler.

J’y pense comme une gosse, comme un caprice d’ado aujourd’hui. Parce que il y a quelques jours je n’ai pas pu dire au revoir à la petite chienne qui est arrivée à la maison quand toi tu l’as quitté. Elle avait 14 ans, les 14 années que tu aurais dû passé en supplément avec nous. Les 14 années qui ont dessiné la femme que je suis devenue, mon brevet et ma note d’histoire catastrophique, mon bac, la fac, la rencontre avec le Dragon, mes deux enfants, mon mariage … Tu as raté tout ça, et tu rateras encore tellement de choses …

Chipie est arrivée comme ça, pouf. Cette petite chienne, on ne misait pas dessus, mais elle a su nous filer le sourire. J’ai rit de nouveau au rythme de ses facéties. Elle bouffait nos chaussons et dormait avec nous, cette présence rassurante du père, c’est elle qui l’a endossé, nous protégeant des intrus et de la dépression.

Et aujourd’hui, la barrière qu’elle avait érigée s’effondre et tombe. Plus de protections.

Alors aujourd’hui y a tout qui remonte. Ce désarroi de ne pas pouvoir garder ceux qu’on aime près de soi, cette tristesse de voir les autres partir, cette souffrance, ce vide immense que les partants laissent derrière eux et cette impuissance totale face à la faucheuse.

Certains me diront qu’il faut aimer l’autre tant qu’il est présent et que l’aimer vraiment c’est le laisser partir sans le pleurer, parce que c’est le mieux à faire. Mais là maintenant je me sens juste malheureuse et désespérément seule face à ce chagrin qui est toujours là, aussi brulant, aussi intense, aussi terrifiant et aussi douloureux qu’il y a 14 ans quand mon papa s’en est allé.

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28 réponses à “Je ne t’ai même pas dit au revoir …

  1. un magnifique hommage pleins d’amour et sans culpabilité car cela ne sert à rien à part s’enfoncer un peu plus. bises et superbe texte.

  2. Même si ton but n’était pas là, j’en verse des larmes depuis que je viens de lire ton post. On a à peu près le même âge si je ne m’abuse (27 ans) et on partage la même douleur, le même manque, les mêmes pleurs. Ca fera 1 an fin aout que mon papa nous a quitté, brutalement (avc) sans qu’on est pu vraiment parler avec lui

    • Bon calcul, bientot 27 ici 😉 tu vois, j’aimerai te dire que le plus dur est derrière toi… j’y arrive pas. parce que chaque bons moments que te reserves la vie, tu penseras à l’absence de ce papa… c’est dur, très dur. Mais même si la tristesse et la peine, la colère et le desarroi sont là, ça n’empeche pas de savourer les bons moments qui vont revenir. Du courage pour toi et des calins 😉

  3. Une déclaration profonde d’amour… la mémoire d’un être cher nous suit toute notre vie comme une partie de lui restais près de nous jusqu’a notre dernier battement…

  4. j’ai tout lu(bien sur) et c’est superbe vraiment ca m’a touchée

  5. qu’est ce que je comprend, tout ce que tu ressens et dont tu parles ici….
    je comprend.

    Je t’embrasse bien fort!

  6. C’est magnifique. Je partage ton chagrin et te comprend très bien…le 25 mai 2005 ma mère s’est couchée et ne s’est jamais réveillée…j’avais 21 ans et c’est vrai que tu étais beaucoup plus jeune mais c’est pas normal de vivre ça si tôt, ça fout la rage envers la vie. Et puis un jour tu obtiens des diplômes, un travail, tu rencontre l’Homme et il fait de toi une femme et une mère et tu te dis que de là-haut, l’être disparu doit être sacrément fier(e) ! Ca aide à avancer….
    Je t’embrasse et t’envoie tout mon soutien.

    • c’est effectivement dur d’avancer avec des fantomes, et aussi d’avancer avec des souvenirs tristes et plein de larmes. Mais il faut avancer. Je t’embrasse très fort, et je crois qu’il n’y a pas d’âge pour souffrir, je suis peinée pour ta maman.

  7. C’est tres triste ça ma beaucoup émue…
    je n’ai pas perdu de parent, mais je trouve ça si injuste tout ce que peut « louper » celui qui part. c’est ce que tu recent aussi. la vie est injuste de toute façon!
    bon courage bisous

  8. Très très joli texte qui m’a aussi mis les larmes aux yeux. C’est un hommage magnifique. C’est très très dur de dire au revoir, déjà quand on est adulte, car c’est admettre, dire tout haut à la personne qu’elle va partir, et peut-être que ça vaut mieux pour tout le monde de se taire. Tu avais 13 ans, essaie de ne pas regarder ces instants avec tes yeux, ton savoir, et ta force d’adulte.
    Ton papa vivra toujours dans ton cœur.
    Je t’envoie tout mon soutien et quelques câlins en prime

  9. C’est beau et émouvant ce que tu as écrit…
    Cela fait écho en moi, même si j’ai perdu mon père pas aussi jeune que toi…
    Une bise à toi.

  10. Très joli texte… j’en ai la gorge nouée…
    Courage!

  11. Un bel hommage pour la fête des pères… plein de bonnes choses et de courage pour toi.
    Avec ce magnifique texte, je crois que tu lui as dit au revoir de la plus belle façon qu’il soit. De présence, avec la voix, ça aurait été trop dur, pour toi et pour lui…

  12. Tu sais très bien écrire et retranscrire tes ressentis. J’en ai des frissons et les larmes aux yeux.
    Grosses pensées pour nos proches disparus…..
    Bon courage ma jolie.

  13. Moi aussi j’ai les larmes aux yeux.
    Il est superbe ton texte. Vraiment.
    Peut-être parce qu’il éveille des échos en moi (pas la même histoire, bien sûr, mais des échos…).
    De douces pensées pour toi.

  14. Tu m as faite pleurer, je suis triste pour vous.
    Il n est pas possible d oublier, il faut vivre avec sa peine et tu le sais déjà.
    Je t embrasse.

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