Archives Journalières: 8 mars 2012

La chômeuse et le travail à la chaîne

Inutile de préciser que ce n’est pas une vocation.

Mais y a un moment où le moindre revenu qui se profile à l’horizon, tu peux pas le refuser. Et j’en suis arrivée à un point où, oui, j’ai insisté auprès d’un copain pour rentrer comme intérimaire, au moins une fois, dans l’usine de poissons surgelés du coin.

Le dit coin est à 20 min de ma maison. Enfin à vol d’oiseau c’est 10min mais comme je préfère toujours passer par la ville que par la voie express, bah, ça me rallonge un peu…

Le coup de téléphone est arrivé ce mardi à 16h. J’ai eu 15 min pour demander au mâle de décaler sa journée de travail du lendemain (et donc éviter d’avoir à courir après une nounou de 5 à 9h du matin), de demander à la nounou de prendre mon fiston (qui n’est pas prévu ce jour là chez la nounou) et le centre de loisirs (et heureusement une place, et même une place cantine, une fois tout ça calé correctement, j’ai rappelé et j’ai dit BANCO !

Le rendez vous était pris, la prise de poste était à 6h15, il me fallait être présente à 5h30 pour la visite des lieux et les consignes hygiènes et sécurité.

Inutile de préciser que quand le reveil a sonné à 4h, j’étais dans un état second, au radar, café, fromage et cigarette. A 5h j’étais sur la route. Et j’ai bien fait, car malgré la précaution prise de repérer les lieux la veille, de nuit, faut le dire, ça se ressemble pas vraiment … Donc oui je me suis perdue, un mauvais carma au dernier rond point. Demi tour, rebelotte et Trafalgar point ! Me vlà sur le parking, 5h20 au compteur.

Je rentre, pour ressortir presque aussitôt, pas de casiers, donc tout reste dans la voiture et je garde mes clefs de voiture dans ma poche.

Rebelotte, on me donne une tenue. Un pantalon d’abord, à enfiler sur le mien, des bottes, à enfiler sur mes chaussettes préalablement couvertes d’une charlotte bleue… Puis dans l’ordre, les boules quiès liées par un cordon (un truc de malade à faire rentrer dans le trou, genre mini-plug anal, avec un vrai mode d’emploi façon tampax), le masque avec les élastiques derrière les oreilles et le bleu vers l’extérieur, puis la cagoule qui se ferme devant et au dessus et enfin la veste qui se boutonne de partout.

Là en gros je n’entends rien de rien, et pourtant vient le moment des consignes. Super pratique donc. Je comprends que les cagoules violettes sont les intérimaires, les blanches sont ouvrières en CDD longue durée ou CDI , les jaunes sont les chefs de secteur, les rouges les chefs ateliers et enfin les verts, les chef des chefs!

Sas d’entrée, lavage de main, frottage de mains, voire, récurage des mains. RIP mes ongles. Enfilage gants anti-froid + gant en latex. Nettoyage des bottes par une machine que faut mettre le pied dedans et elle t’aspire la guibole, j’ai eu super peur (ne rie pas!) et une douche brumatisante qui fait office d’accueil.

Donc arrivée en atelier "conditionnement", je découvre une cagoule violette, on nous met ensemble sur une chaîne et hop, le poisson surgelé passe, on doit faire des boîtes de 40 pour celui là. Bon Ok. Mais ça va super vite, donc en fait on est vraiment super dépassée dès la troisième minute, obligée d’arrêter la chaîne pour ne pas que le poisson finisse par terre …

Finalement on envoie ma "copine" faire des cartons, et on me place dans une chaîne "semi-lente" et j’y resterais, noyée dans mes pensées, en comptant par 80 des carrés de poissons gratinés surgelés, jusqu’à la pause, très bienvenue, de 10h30.

Pour aller aux toilettes faut tout enlever, ok …Pas le droit d’aller en extérieur en tenue, ok. Donc en gros, le temps de me dessaper, d’aller pisser, d’aller fumer une clope, de revenir pisser, d’avaler un choco BN et de me remettre en tenue, la pause de 30 min était terminée.

11h la reprise, la même chaîne, en mode rapide ce coup là. Le même poisson, qui commence à me filer la nausée, et un mal de dos qui me prend, la station debout et moi n’avons pas l’habitude d’être réunies aussi longtemps … Et ce froid qui me glace les mains … il fait -24 degrés pour ma chaîne, ha bah tu m’étonnes que j’ai mal aux mains ! Je commence à être super naze, je flippe d’être dépassée, je commence à sourire à chaque fois que je n’entends plus le branlant du tapis, signifiant que peut être il n’y a plus de poissons … Et non, je soupire quand il se remet à me déverser une pelletée de carrés sous le nez. Ma "copine" est toujours aux cartons, je l’envie presque, ça a l’air chiant quand même, mais peut être moins dur que la station debout qui ramasse des carrés de poissons en comptant…

A un moment une fille vient me demander combien je mets de carrés dans ma boîte, je réponds 75, parce que le 80 fait trop lourd en pesée. Elle me demande à combien j’en suis, j’hésite, je compte, 45! Elle me remercie et me dis "je prends la relève". Waw.

13h45, ma sauveuse est là. Je suis exténuée, épuisée, j’ai mal partout, le moindre bout de peau est rougit, mes muscles me font comprendre qu’ils existent, et mes yeux dessinent des valises énormes. Je me déshabille, envoie tout au lavage, sors à l’air libre, découvre qu’il fait jour, et qu’il pleut. Une clope, vite, une clope !

Derrière moi, une des cagoules jaunes, elle me demande de revenir demain et après demain, pour les mêmes horaires, le même taf. J’accepte. La copine avec moi, on ne lui propose pas, les cartons ça doit être quand t’es pas bon en fait …

De toutes façons, à moins qu’on me propose dans les 2h un poste d’assistante de gestion, je suis condamnée à accepter tout ce qui se profile… Je préviens le Dragon. Il s’arrangera pour ses horaires. Et un autre appel, pour la semaine suivante, des horaires d’après-midi. Accepter. Encore.

Je rentre chez moi, au radar, heureusement que la voiture connait la route …

Il est 14h30 je suis chez moi. Je suis claquée. J’avale un café et un choco BN. Je vais tenter une sieste. Le reveil se fait très difficile une heure plus tard.

16h. Chercher ma fille, chercher mon fils, chercher du pain, lancer une lessive, étendre le linge, passer l’aspirateur, la serpillère, donner le bain, faire le diner, rester digne en se rendant compte qu’on marche en canard façon j’ai survécu à une sodomie de Rocco Sifrédi, avoir mal au dos, tellement mal qu’on a l’impression d’avoir sur les épaules un cageot de 25kilos de patates, donner le diner, aller prendre une douche, lire une histoire aux gamins, les coucher, se faire une assiette de pâtes pour te convaincre que c’est pour arrêter d’en bouffer tout les soirs que tu vas bosser, fumer une clope, se dire que c’est hard mais faisable, que faut tenir le coup pour vivre décemment. Garder le moral.

Soupirer en regardant l’état du compte en banque, se dire qu’il faut faire le plein pour aller bosser, et qu’il va falloir choisir entre le carburant et les couches. En avoir marre de cette vie de merde. Avoir mal au dos. Et pleurer.

Se coucher à 21h en se disant que demain y aura pas de sieste car pleins de trucs à faire. Et qu’il faut dormir, que peut être le mal de dos va passer, que demain ça ira mieux, que ça sera peut être plus facile. Se souvenir du sourire des cagoules jaunes, les habituées, qui arrivent même à discuter en travaillant. Garder confiance. Garder le cap ! S’accrocher, encore ! Et essuyer ses larmes.